Chère petite feuille,

Je t’ai toujours raconté mes maux à la troisième personne, peut-être parce que j’ai toujours trouvé stupides, les petites filles à maman qui, pleurnichant, avouent à leur journal « intime » tout ce que leur cœur, aussi sensible qu’il soit, peut supporter. Aujourd’hui petite feuille, je t’écris en étant cette petite fille qui a tellement besoin de maman pour la tenir entre les bras et lui dire d’un air si tendre à quel point elle est stupide, niaise, et si faible face à ce monde. Eh oui, les mamans nous crucifient gentiment, et j’avoue que parfois, voire tout le temps, cela est d’une grande bénédiction.

Il faut connaitre ses limites. Non ! Il faut les sous-estimer pour ne pas tomber dans le lagon du diable, la tristesse ou pire, « l’envie » de la tristesse.
Je me suis toujours convaincue que je n’aimais pas être triste. Mais voyons, qui n’aime pas déprimer ? Nous adorons ça. Qui va écouter les chansons nostalgiques à chaque fois que les choses vont mal, juste pour approfondir, prolonger, et rendre plus horrible cette tristesse que nous avons ressenti ? Qui garde le lit de la journée, regardant des films d’amour juste pour approfondir la plaie et se sentir encore plus misérable que jamais ? Avouons-le. Non, JE l’avoue. La peine me retient vivante. Le paprika dans mon assiette fait revivre mes ingrédients et les met en chaleur. Il les fait parler. C’est ça, les humains ont toujours chéri ce qui fait mal, depuis la découverte du feu, jusqu’au plaisir sexuel. La peine, c’est notre épice à nous, sans elle, la vie n’aurait aucun gout.

Je t’écris petite feuille, parce que toi seule pourrais m’écouter jusqu’à la fin de mes mots. Toi seule ne m’interromprais pas pour parler de ta personne. Toi seule me conseillerais par mes propres mots. Tu me laisses libre espace pour écrire, puis ensuite argumente en utilisant uniquement mes mots. Tu es la meilleure amie qui puisse exister. Tu es là pour tout le monde, invitant chaque perdu à se retrouver. Le concept de l’amitié, c’est un peu ça. C’est savoir ne plus exister quand l’autre a besoin de nous. C’est savoir ne plus parler, ne plus bouger, ne plus respirer, mais écouter pleinement.

Dans la vie, il faut savoir se ressaisir, parce qu’il n’est jamais trop tard, sauf que le temps presse toujours. Il faut être prudent tout le temps. Peut-être que nous ne vivons pas dans la forêt, mais cela n’empêche qu’il y a un animal en chacun de nous, et il risque de blesser ou de se faire blesser de temps à autre en affrontant sans cesse les autres créatures. Mourra celui qui croit qu’il n’a affaire qu’aux aristo-chats.

Dans la vie, on s’attache à des gens, croyant qu’ils sont parfaits pour exister dans la liste des ingrédients pour concocter la recette de notre bonheur, ou plus encore, des gens parfaits pour être les chefs qui cuisineront pour nous cet entrain. Nous croyons qu’il existe des gens spéciaux, que nous devons trouver par chance. Cela est complètement faux, il n’y a que des moments spéciaux que nous avons vécu ensemble, ne serait-ce qu’un regard qui nous a tenté et qui nous a poussé à croire que nous sommes faits pour poursuivre la vie ensemble. Nous sommes nés seuls, nous vivons seuls et croyons-le ou pas, nous mourrons seuls. Les gens « spéciaux » sont ceux qui, ça tombe bien, partagent avec nous de bonnes choses au même temps et de la même façon. Et quand nos vies divergent à nouveau et que le voyage touche à sa fin, nous inventions de stupides explications pour excuser notre bonheur évaporé pour qui nous accordons le joli terme  » éphémère « .

Nous sommes seuls, et on dépend de personne, nous respirons, mangeons, réfléchissons et aimons seuls. Nous vivions bien avant de rencontrer ces gens, et vivrons encore après les avoir quittés. Nous rencontrerons peut-être d’autres personnes « spéciales » qui nous aiderons à manifester encore ce sentiment de « bonheur », « d’amour », de « dépendance » et surtout, le piment, « la peine ». Je suis sûre, ma petite feuille que je retrouverai mon chemin après être perdue. Je rencontrerai sur ce chemin d’autres personnes et découvrirai le philosophe qui réside en elles, avant de connaitre, vers la fin de notre voyage l’animal qui, peut-être, essaiera de m’avoir à son tour. C’est en se perdant qu’on découvre de nouvelles passerelles, et parfois même des raccourcis vers nos rêves  les plus fous avant d’achever notre VIE. Cette expérience assez unique, l’atelier où nous apprenons à maîtriser l’art tout en exposant nos œuvres au même temps. Assez difficile, mais extrêmement tentant.

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